CE JOUR OÙ… JE SUIS PASSÉ DE L’AUTRE CÔTÉ DU MURET ! (PARTIE 1)
1 000 km de Spa-Francorchamps 2010, ma première course avec l’équipe et déjà la chance (et l’honneur) d’être sur la photo officielle de la saison. Difficile d’exprimer le bonheur, la fierté et l’émotion qui sont les miens de faire partie du Team à cet instant ! Au point que, cinquième en haut à partir de la droite, je suis un des seuls à avoir oublié de retirer mon tour de cou… (collection personnelle)
C’est si loin déjà, et pourtant ça paraît encore si proche, comme une marque indélébile. Si bref, si intense, et aussi si caduc. Un tel engagement émotionnel, une telle passion, ça marque à vie. Alors que mon parcours ne m’y prédestinait aucunement, j’ai eu la chance unique de vivre en acteur le sport auto de haut niveau, dans des conditions privilégiées, en faisant partie d’un Team Constructeur de premier plan pendant deux saisons ; un récit en plusieurs parties, qui commence en 2010, la saison de mon arrivée. Que l’on m’en pardonne par avance la longueur : j’ai tant à raconter ! Installez-vous confortablement, c’est moi qui conduis…
En mars 2010, je suis Chargé de Communication sociale à la Direction des Ressources Humaines du Groupe PSA. Un poste obtenu un peu par concours de circonstances, pour tester une reconversion dans la Communication après un parcours majoritairement Marketing Produit, et qui a démarré sur les chapeaux de roues dans un mouvement dont le Groupe a le secret, le nouveau DRH Denis Martin succédant deux semaines tout juste (et par surprise) après ma prise de fonction début 2009 à Jean-Luc Vergne, DRH historique de l’ère Jean-Martin Folz. Tiens, au point où on en est… vous avez bien quelques instants de plus pour deux anecdotes à son sujet ?
Outre le fait qu’il s’agira d’une des personnes les plus dures et compliquées avec lesquelles j’ai été amené à travailler à ce jour, Denis Martin passera (bien involontairement) à la postérité pour 2 bonnes mauvaises raisons, en plus d’avoir été l’exécutant tout à fait assumé du premier grand « dégraissage » chez PSA, à commencer par la fermeture de l’usine d’Aulnay.
Tout d’abord, à ce qu’il s’est su en petit comité interne mais bien entendu jamais évoqué officiellement, lors du pré-lancement du 3008 mk2, un de ses fils, dans une inspiration absolument lunaire, a eu l’idée du siècle « d’emprunter » la voiture de fonction de son père (pré-série attribuée en toute confiance…) pour la faire essayer par POA hors embargo et donc avant toute levée de confidentialité des essais par la Presse, en clair avant tous les confrères, ce qui, à cause de ce spoil -qui sort de nulle part et jamais revu depuis, ne manquera pas d’ulcérer toute la profession et de faire blacklister pour un moment le média fautif par le Service Presse Peugeot.
Scandale dans le microcosme de la Presse automobile ! Même si ça s’est peu su, et encore moins dit, Denis Martin, qui voulait pourtant se donner une image d’exemplarité -j’en reparle juste après, n’aurait même pas su tenir son rejeton… Résultat, une fuite XXL qui fit date ! (source : poa.tv)
Rien à voir avec la suite qui passera -et finira- de manière pour le moins inattendue des habituelles pages business à celles des faits divers. Mais ceci est une autre histoire.
Celui qui fut mon chef, d’abord direct puis indirect, à la DRH Groupe, avant de se faire écarter par PSA quelques années plus tard -pour finir par s’évanouir dans la nature pour de bon. Bizarre de se dire que quelqu’un qu’on a connu « de près » ait pu disparaître ainsi, sans doute pour toujours ! Bizarre aussi de découvrir après coup les frasques d’un personnage paradoxal, car en apparence si strict, voire psychorigide… Quoi qu’il en soit, plus de six ans après, le mystère reste entier. (source : Midi Libre du 23/07/2026)
Bref ! Revenons-en à moi, dans tout ça… Au bout d’un an, et alors que j’ai l’impression d’avoir déjà fait le tour du job dans un contexte de communication de (pré-)crise RH (et Groupe) pas spécialement folichon ni épanouissant, une offre de poste dans l’intranet RH dont je suis en charge et que, du coup, je scrute quasi quotidiennement, attire tout à coup mon œil : Peugeot Sport cherche un « Chef de Projet internet et 908 », dans lequel je ne vois tout de suite que « 908 ». Je n’aurais même pas pensé qu’un jour une telle offre puisse être diffusée autrement que « sous le manteau ». Dès cet instant, mon sang de passionné ne fait qu’un tour : c’est pour moi et personne d’autre !
Mais les choses ne sont pas si simples. Les règles de mobilité interne habituellement appliquées dans le Groupe stipulent de manière plus ou moins informelle -mais néanmoins plutôt respectée- qu’un changement ne peut être effectué avant 3 ans d’ancienneté dans un poste, ce qui n’est pas mon cas. Pourtant, la Direction RH à laquelle j’appartiens va se révéler être une alliée précieuse -et totalement inattendue. Quand il est au courant de mon souhait, Frantz K., mon N+1 (dépendant directement de Denis Martin, DRH Groupe) se renseigne un peu et découvre que Peugeot Sport a certes publié une annonce en interne pour la forme, mais a surtout l’intention de faire appel à un prestataire extérieur de plus, cette pratique étant fort répandue dans les entités sportives. En cette période de restrictions budgétaires dans laquelle sa Direction et donc lui-même doivent donner l’exemple, sa sentence est sans appel : « Moi vivant, hors de question qu’ils passent en externe alors qu’on dispose d’une compétence en interne ! » En fait, dans ce contexte d’économies, mon poste actuel est sur la sellette et je comprends que mon départ arrangerait tout le monde… Dans la foulée, ma gestionnaire RH, qui du coup est directement concernée, et à qui je n’en demandais pas tant, met « gentiment » la pression sur Laetitia A., Chef d’Établissement de Peugeot Sport, en me « vendant » en direct (j’étais avec elle pendant le coup de fil !) très efficacement…
Et voilà comment je me retrouve peu après en entretien avec la responsable qui recrute, Aude B. Et quelques jours plus tard avec Olivier Quesnel, Directeur de Peugeot Sport et Citroën Racing, dans son bureau de Versailles-Satory chez les « cousins » chevronnés. Tout se passe bien, et visiblement j’arrive à faire passer mon enthousiasme et ma motivation décuplée. Le dernier entretien a lieu pour la forme, car les dés sont jetés, avec le gestionnaire de carrières qui est en charge des entités sportives. Je le connais vaguement d’une vie antérieure, je le perçois plus comme un cheval de retour et je l’écoute d’une oreille distraite, me projetant déjà dans l’exaltation de cette nouvelle vie. Il me met en garde sur un environnement particulier avec des relations humaines et de travail pas toujours évidentes. Je réfrène un vague sourire en coin : des contextes pas faciles, j’en ai déjà connu, à commencer par celui des RH où je me trouve ; ça n’est certainement pas ça qui va m’arrêter !
Il faut dire que ma motivation aurait pu soulever des montagnes, d’abord nourrie par ma passion du sport auto, et plus particulièrement de l’Endurance. C’est (toujours aujourd’hui) mon championnat préféré, je le suis depuis mon adolescence, et cela fait alors plus de 20 ans que j’assiste dès que je le peux aux 24 Heures du Mans, qui n’ont plus guère de secret pour moi –tout au moins du côté spectateur. Et, si besoin était encore d’attractivité supplémentaire, Peugeot Sport, de par son histoire, faisait partie des références absolues de la discipline, vainqueur sortant des 24 Heures du Mans -excusez du peu.
Début 2010, Peugeot Sport a déjà écrit certaines des plus belles pages des 24 Heures du Mans. Ce résumé anticipe un peu la suite (de mon récit), qui comptera encore d’autres victoires, mais hélas… plus la plus belle de toutes. (collection personnelle)
Et… dans un contexte RH favorable, sans concurrence interne, avec mon profil Marketing/Communication qui, finalement, colle plutôt bien au besoin, le résultat de cette sorte de hold-up tombe, telle une bénédiction : le poste est pour moi !
Mais, me direz-vous… du Marketing appliqué au sport automobile ? On est bien loin des classiques Prix, Produit, Distribution, Promotion… et vous pourriez vous demander, à juste titre, ce que, concrètement, recouvrait un tel poste, également aux frontières de la Communication. Afin de vraiment cadrer mon récit, la meilleure description en est sans doute celle de la « fiche de fonction » rédigée par mon prédécesseur alors qu’il essayait de se trouver un successeur -ce que je n’aurai pas l’occasion de faire, mais n’anticipons pas- :
Chef de Projet Programme Endurance 50 %
Coordination communication sportive programme Endurance pour interne + central + filiales
Définition des axes de communication sportive
Identification du Team / pilotes / structures / voiture
Relations et animation partenaires
Programme événementiel essais + courses (catalogue RP)
Responsable de l’édition (posters, cartes postales, guides, newsletter, …)
Organisation des opérations internes PSA (dédicaces pilotes, …)
Visites de site
Chef de Projet Le Mans 40 %
Coordination et préparation de l’opération événementielle (2 000 invités)
Coordination des responsables des différents dossiers (3-4 personnes) et fournisseurs
Montage de l’offre de packages et promotion de cette offre en interne et auprès des partenaires
Montage de la logistique de l’opération en relation avec l’ACO et les fournisseurs
Réservation des terrains, gestion des invitations, des prestataires (environ 300 personnes dont traiteur, hôtesses, sécurité, structures, terrains, animations, ménage, etc.)
Coordination sur le terrain lors de la semaine des 24 Heures
Gestion du budget (environ 2M€) et des refacturations
Sites internet Peugeot Sport 10 %
www.peugeot-sport.com
www.peugeotsport-store.com
Mini-site Le Mans
Maîtrise d’ouvrage
Définition planning annuel animations et développement
Nanti de cette feuille de route, j’arrive donc chez Peugeot Sport en avril 2010, avec quand même quelques interrogations. Je me mets tout seul une grosse pression sans aucun droit à l’échec. J’ai dans mon esprit plus ou moins évacué tout l’aspect internet du poste qui n’est pas ce sur quoi je me sens alors le plus à l’aise, mais il va bien falloir gérer ça aussi. Mon prédécesseur a déjà la tête ailleurs, tournée vers un projet personnel hors du Groupe, et me fait une passation lacunaire. Qu’importe, je me dis que ma foi fera le reste et c’est parti, avec quelques trous dans la raquette que, de toute façon, j’arriverai bien à combler, hein…
Le début n’est pas si évident. Pour commencer, je réalise assez vite quelle hiérarchie je m’apprête à subir. Aude B., dont je m’apercevrai rapidement qu’elle est connue comme le loup blanc dans toute la Marque Peugeot -pour de mauvaises raisons, que je m’apprête à découvrir-, est adepte d’un micro-management toxique et oppressant qui se traduit par une hyperdirectivité et un contrôle permanent qui décourage l’initiative et proscrit l’autonomie (compliqué dans ce genre d’environnement !), avec une forte appétence pour les process et le reporting, une pratique permanente du reproche, et des obsessions mentales sur certains sujets qui cristallisent très vite les tensions.
Pour ne rien arranger, je reçois, à ma grande surprise, un accueil pour le moins tiède de l’équipe technique, qui tient un rôle prépondérant dans l’organisation globale et dont j’ai absolument besoin dans certains aspects de mon poste. Apparemment, ils en ont vu débouler d’autres, des « parachutés » par le Siège qui arrivent au Marketing et repartent aussi sec au bout d’un an ou deux, pour de nouvelles fonctions. Quelle que soit ma bonne volonté -et ma passion, que je n’arriverai pas vraiment à transmettre, ils semblent être pour la plupart dans l’indifférence ou dans la défiance et je mettrai longtemps, plus d’un an, à gagner progressivement leur confiance. À titre d’exemple, j’apprendrai bien plus tard que Bruno Famin, alors Directeur Technique, m’avait affublé du surnom peu flatteur de « le stagiaire » (de 40 ans tout de même !), ce qui en dit long sur sa considération et sur ce qu’il supposait de ma pérennité dans la structure… Je constaterai aussi que, dans cette sorte de « village gaulois » paradoxal car faisant partie d’un grand Groupe tout en étant totalement à part ou presque, les relations humaines peuvent être très différentes de ce que j’ai connu jusqu’alors, parfois rugueuses voire « viriles » -et ce même lorsqu’il s’agit d’interlocutrices… et pour autant, il existe une grande solidarité notamment sur le terrain, que ce soit dans la victoire ou dans la défaite. Me revient en écho la mise en garde du gestionnaire RH sur l’environnement humain : tout compte fait… il avait raison.
Bref. Il faut serrer les dents et s’accrocher. D’autant qu’il y a plein d’autres moments d’émerveillement. À commencer par la visite « privée » de l’atelier, et, plus gratifiant encore, savoir que mon badge est activé pour pouvoir y accéder 7/7 H24… Je ne m’en priverai jamais et je pourrai dire à l’issue de l’aventure que j’ai plus que profité de ce privilège ! Notamment pour les moments régulièrement renouvelés et à chaque fois marquants qu’étaient les démarrages de 908 sur chandelles. C’était un rituel hypnotisant : une longue et silencieuse période de chauffe de tous les circuits internes de la mécanique (plus d’une demi-heure je crois, monitorée sur ordinateurs), suivie par le cliquetis du démarreur, en général plusieurs tentatives, puis enfin, d’un coup, le bruit rauque, ample et puissant du V12 qui « craque » et qui emplit tout l’atelier de sa présence…
Un autre souvenir magique est celui de la réception du « paquetage », la tenue officielle de l’équipe, que je ramène à la maison et déballe, pièce par pièce (et elles sont nombreuses !), en compagnie de mon épouse, dans un moment très symbolique… Accessoirement, je bénéficie aussi d’un bureau individuel fermé, un luxe suranné dans le monde du travail que je n’avais plus connu depuis mes tout débuts et que je ne connaîtrai plus jamais par la suite !
Arrive vite le premier terrain, la première course, les 1 000 km de Spa-Francorchamps ! Je découvre tout l’envers du décor, le paddock, le motor-home Team dans lequel je peux emprunter ponctuellement environ 1 m² pour travailler, les stands de l’intérieur, les pilotes, les voitures en action, les repas communs sous l’auvent du motor-home… un microcosme qui vit, qui grouille, en mouvement perpétuel dans un espace très restreint dont le moindre pouce est exploité, chacun sachant exactement ce qu’il a à faire. Le fait d’endosser la tenue officielle (et donc partagée par tous) est un signe très fort d’appartenance, qui sera poussé à son paroxysme au moment de la photo officielle du Team qui n’avait pas eu lieu à Sebring, première course de la saison où une partie des effectifs n’étaient pas présents. Je vis cet instant comme une consécration. Ça y est, enfin, j’y suis ! Alors même que jamais je n’aurais imaginé, rêvé, que cela puisse arriver. C’est la récompense inattendue du « Comment faire pour… travailler dans l’automobile ? », et d’années plus ou moins faciles et plus ou moins intéressantes que je ne vous ai pas forcément racontées. C’est aussi une chance due au fait de travailler dans un grand Groupe, qui offre des possibilités et des passerelles parfois surprenantes.
Tout n’est pas rose pour autant en ce début du mois de mai 2010. Au-delà du climat des Ardennes belges dont la réputation d’être parfois -souvent- peu accueillant n’est pas usurpée, et qui ruinera irrémédiablement au fil des déluges intermittents ma paire de chaussures en cuir fin fièrement et naïvement étrennée pour cette première, j’ai du mal à trouver ma place dans cette équipe qui a déjà une histoire, je dirais même une culture, partagée très forte. J’ai été à peine présenté et, pire encore, j’ai été missionné en dépit du bon sens. Une des obsessions d’Aude B. est, à ce stade, de produire du contenu vidéo, forcément amateur (réalisé par quelqu’un de son équipe), pour alimenter le site web. À cette époque, les smartphones sont encore dans les limbes du futur, et je dois faire avec l’appareil photo numérique agonisant du service, à peine capable de prendre des séquences visionnables (en clair, techniquement défaillant). Pour autant, j’ai l’injonction d’aller dans la fosse aux lions (sans mauvais jeu de mots), notamment les stands, sans brief des uns et des autres… Pour moi, passionné, c’est top, je vais au plus près des voitures et du staff, mais de l’autre côté le message est désastreux car les mécanos apprécient peu les « improductifs » qui tournent autour des autos sans raison et peuvent les gêner dans leur travail. J’ai appris plus tard que ma présence avait été remarquée mais assez peu appréciée, suscitant diverses interrogations : « C’est qui ce touriste ? » « Il se croit au Club Med ? » Ou comment rater son entrée on ne peut plus involontairement grâce à sa hiérarchie… Au moins j’apprendrai en accéléré comment être présent dans des stands en activité tout en évitant au maximum de gêner les mécanos, notamment en arrivant à anticiper l’action. Le pire, c’est qu’aucune vidéo ne sera exploitable, par la faute (surtout) du matériel…
Sur un plan sportif, l’équipe poursuit une trajectoire très positive. Je me suis persuadé à mon arrivée que le succès des 24 Heures du Mans 2009 avait vocation naturelle à se répéter et que, cette fois-ci, j’en ferais pleinement partie. La 908 était tellement performante qu’il n’y avait pas de raison que la série s’arrête en si bon chemin, tout comme Audi avait auparavant enchaîné les succès ; et il me semblait moralement normal que j’y sois associé, juste au nom de ma passion. Aucune raison que je ne connaisse pas le graal d’une victoire aux 24 Heures vécue de l’intérieur…
Le début de saison (Sebring) avait été encourageant (doublé Peugeot, certes en l’absence d’Audi), et Spa, traditionnelle répétition avant Le Mans, allait totalement nous bercer d’illusions sur la suite. L’équipe repart avec un doublé et une quatrième place, nos autos ont l’avantage en performance sur les Audi même si l’écart n’est pas gigantesque.
Eh oui, ma toute première course au sein du Team ! Émaillée d’une surprenante coupure générale d’électricité… (collection personnelle)
Après l’arrivée victorieuse des 1 000 km de Spa 2010, j’ai aussi la chance de partager ce moment informel au beau milieu d’une partie de l’équipe réunie pour le mot de remerciement d’Olivier Quesnel -pendant ce temps, les autres sont déjà en train de ranger le matériel ! (collection personnelle)
Le Mans s’annonce donc, semble-t-il, sous les meilleurs auspices. Cela vaut bien une nouvelle photo de groupe destinée à immortaliser ceux qui n’étaient pas du déplacement à Spa, prise peu avant le départ pour la Sarthe des « filles », comme tout le monde en interne appelait affectueusement les voitures.
Vélizy, début juin 2010. Comme à Spa, je cultive une certaine singularité vestimentaire avec ma chemise verte au beau milieu du collectif, qui réunit technique et fonctions support. (collection personnelle)
La préparation du Mans est pour toute l’équipe un marathon et une épreuve de fond. Le Marketing n’y fait pas exception et Aude B. a le secret de journées à rallonge qu’elle impose à son équipe même si on n’en voit pas toujours bien l’utilité. La semaine qui précède celle de la course, il est illusoire d’envisager quitter le bureau avant minuit même si les dossiers sont bouclés par ailleurs. Un soir, sur le coup de 23 h 30, je l’entends me dire très sérieusement : « Mais, Philippe, tu n’as plus de mails à dépouiller à cette heure-ci ? C’est signe qu’il y a un problème d’organisation du travail ! » Sans doute, mais pas dans le sens que tu crois… peut-être -sans doute- n’avons-nous pas la même efficacité et le même sens des priorités. Je ne disperse pas non plus mon temps ni mon énergie sur des obsessions mentales stériles…
Parmi les dossiers que je récupère figure la webTV Peugeot Sport, au titre de ma casquette internet ; ce sujet aura droit à son article spécifique car c’est un thème à part entière. Là, l’essentiel du dispositif a été conçu avant mon arrivée et ma valeur ajoutée va être limitée. Je vais surtout être en charge du réceptif principal de Peugeot Sport, une imposante structure éphémère à deux niveaux située en bord de piste au Raccordement, et qui va voir passer plus d’un millier d’invités sur les deux jours de course, avec l’objectif de leur procurer le meilleur accueil et la meilleure expérience qui soit. En parlant de ça, je suis aussi en charge du traiteur (Lenôtre) dans sa globalité, un sujet que j’aime bien et que j’ai toujours géré ensuite au long de ma carrière événementielle. À ce propos, je découvre le système bien verrouillé mis en place par l’ACO : obligation qu’absolument tout prestataire soit référencé par eux (interdiction donc de faire appel à une entreprise de son choix hors panel), et déclaration de toute prestation qui est soumise d’office à redevance de 10 %, que ce soit opération « interne » (construction du réceptif, paiement du traiteur, des hôtesses…) ou facturation à client final (vente de nourriture, de boissons, d’articles divers…). Du coup, je comprends mieux pourquoi ils maximisent notamment tout ce qui est offre de restauration spectateurs en bord de piste…
Nous partons enfin pour Le Mans dès le lundi qui précède la course, avec un capital repos déjà sérieusement entamé. Le reste de la semaine de préparation des dispositifs ne sera pas plus reposant, avec Aude B. qui, à l’issue de journées déjà très physiques, a la manie de faire tous les soirs des réunions récap interminables commençant rarement avant 23 h et pouvant durer jusqu’à 2 h du matin alors que l’équipe n’a qu’une envie, c’est d’aller dormir et récupérer en anticipation d’une suite de semaine éreintante…
Le dispositif dans sa globalité est vraiment impressionnant. Même si les budgets alloués à l’événement en 2010 plafonnent par rapport aux années précédentes, Peugeot met encore beaucoup d’argent sur la table (plus de 2 millions d’€ juste pour l’ensemble de l’activation Marketing sur place, hors aspect sportif donc), avec notamment un « hôtel éphémère » pouvant accueillir un millier d’invités dans la nuit du samedi au dimanche. Là encore, il s’agit d’une énorme tente montée au milieu d’un terrain situé au centre du circuit, avec ses sanitaires, ses douches, et tout son ameublement (lits, tables de nuit…) acheté pour l’occasion chez Ikea et donné ensuite à des œuvres caritatives… Au-delà de ça, l’ensemble du réceptif est une grosse machine avec de multiples prestataires qu’il faut coordonner : tentiste, décoratrice, traiteur, hôtesses, ménage, gardiens, navettes, webTV, intervenants divers d’animations… Nous ne sommes pas trop de 4 permanents et 2 stagiaires pour encadrer tout ça. Sans compter les partenaires (sponsors) et les « ultra-VIP » (famille Peugeot, Cadres Dirigeants du Groupe, journalistes…) qu’il faut particulièrement choyer.
Il est convenu que nous « lâchions » nos chambres que nous occupons au Mercure Batignolles (réservé pour l’équipe d’une année sur l’autre) le reste de la semaine pour la nuit du samedi au dimanche, pour quelques invités plus « VIP ». Pendant la course, nous devons en effet assurer la permanence H24 des postes auxquels nous sommes affectés, et ne pouvons éventuellement nous reposer un peu, voire dormir quelques dizaines de minutes, que sur un canapé de notre bureau situé dans le réceptif du Raccordement, et encore, avec un seul « couchage », faut-il organiser des roulements. Un peu comme les mécanos dans les stands qui ne peuvent que somnoler sur leur siège, et en fait comme tout le reste de l’équipe… on est tous solidaires dans la même aventure. Pour autant, notre activité événementielle est intense, dans le bruit, la foule, le mouvement et la poussière, et avec forcément de nombreux imprévus à gérer. Le dimanche, il ne restera plus guère que les nerfs pour tenir…
Quoique. Sportivement, cette édition est restée dans les mémoires avec les abandons en cascade de 100 % des 908, j’y reviendrai en images dans l’article sur la webTV. Ça a commencé avec Pedro Lamy et un bras de suspension qui a la mauvaise idée dès samedi après-midi de traverser la coque de la #3 (qui était pourtant celle victorieuse en 2009), mais tout porte à croire que sans cela la voiture aurait été victime du même mal que ses sœurs plus tard… Pour l’instant, la suite semble plus prometteuse avec la 908 #2 qui mène la course pendant plusieurs heures. La fatigue finit par me terrasser à la fin de la nuit et je m’assoupis dans un coin du réceptif avec ce statu quo en tête. Des clameurs me réveillent brusquement peu après. Je mets quelques instants à émerger, avant de me retrouver en plein cauchemar : la #2 vient d’abandonner brusquement sur casse moteur ! Le scénario catastrophe ne s’arrêtera pas là puisque la #1 subira le même sort quelques heures plus tard. À défaut d’espoir de victoire, l’honneur restant se reportera sur la voiture client d’Oreca, mais là encore même cause, même conséquence, et nous boirons le calice jusqu’à la lie.
C’est un énorme coup sur la tête de toute l’équipe, que la fatigue accumulée rend encore plus cruel. L’épilogue aura lieu quelques heures plus tard. Loin d’imaginer une telle issue, nous avions prévu un cocktail d’après course, voire de victoire, sous l’auvent du motor-home. J’avais non seulement réservé les petits fours, mais aussi Franck Lagorce qui, en plus d’avoir un certain palmarès notamment aux 24 Heures, proposait également ses talents comme DJ. Autant dire que, la mort dans l’âme, nous l’avons annulé ; mais, plus surprenant de l’extérieur, l’équipe Peugeot a été invitée par le Team Audi à leur fête dans leur motor-home. L’occasion de ne pas jeter nos petits fours en les « recyclant » mais surtout de mesurer le fair-play et le respect mutuel qui régnaient à l’époque dans l’Endurance, et que je retrouverai en 2011 dans le paddock de l’ILMC, le Dr Ullrich en étant un bon représentant. De ce qui m’a été dit, en 2009, c’est Audi qui était venu chez Peugeot à la célébration d’après course…
Le Communiqué de Presse expliquant les causes de la débâcle. Sa publication tardive donnera l’impression d’un manque de transparence ; de toute façon, début juillet, il passera relativement inaperçu, ce qui était peut-être le but. (collection personnelle)
Un documentaire passionnant, et instructif à double titre : d’abord parce qu’il retrace tout l’historique du projet 908 V12, ensuite parce que c’est le seul moment où le staff technique s’est exprimé sur la catastrophe du Mans 2010. Pour l’anecdote, Peugeot Sport, contrairement à son habitude, n’a jamais fait de film-résumé de cette course… (collection personnelle)
Le retour au bercail sera compliqué et le moral en berne pour un moment avec une ambiance lourde et éteinte à Vélizy, le temps de cicatriser les blessures d’amour-propre. Mais la vie doit continuer, et surtout la saison n’est pas finie ! Rendez-vous au prochain épisode pour une destination beaucoup plus lointaine et dépaysante…