DS AUTOMOBILES : LA PRÉTENTION À LA FRANÇAISE…

Le Marketing a eu beau s’entêter à vouloir faire rentrer, par péché d’orgueil, un carré dans un rond, ces 2 autos n’ont strictement rien en commun !… Trop de storytelling tue le storytelling ; même quand c’est fait au mieux, si ça n’est pas crédible, ça foire. (source : driveds.com)

Depuis ce 1er septembre 2026, c’est donc acté : DS Automobiles revient à la case départ, réintégrant le giron de sa génitrice, Citroën, après 12 ans d’autonomie… mais aussi 12 ans à ne pas avoir fait ses preuves, qui lui avaient pourtant été demandées en son temps par Carlos Tavares en contrepartie de son indépendance. Voici mes souvenirs et réflexions sur une pas si mauvaise idée que ça qui a mal tourné par péché(s) d’orgueil en matière notamment de Stratégie, Marketing, Produit et Design. Le tout au fil d’une expérience singulière car, dans une vie de « Car Guy » du début du XXIe siècle, avant l’arrivée massive des nouveaux entrants asiatiques, il était alors rarissime de participer à la naissance d’une marque automobile, même modestement comme ce fut mon cas.

Parmi les traces laissées par le bref passage de Christian Streiff à la tête de PSA Peugeot Citroën, il en est une plus marquante que d’autres, celle de la politique Produit. En effet, dès son arrivée, il lança un certain nombre de chantiers de réflexion et de transformation, dont un sur ce sujet précis, avec un objectif très clairement affiché (en interne) : augmenter les marges. En plus de celui d’aller vite, bien sûr : il n’était pas « Un homme pressé » pour rien.

Extrait du Communiqué interne du 7 février 2007 annonçant le plan CAP 2010. L’ambition était alors d’augmenter le nombre de produits PSA de 35 à 41. En 2014, la nouvelle ambition de Carlos Tavares sera de revenir de 45 à 26 modèles ! « Faire et défaire, c’est toujours travailler », disait ma grand-mère avec sa sagesse populaire. Pour sûr, pendant ces années, PSA a beaucoup travaillé !… (collection personnelle)

Il enfoncera le clou dans son interview au Figaro début mars 2007, qui annonce ce qui sera appelé en interne l’offre « premium competitive » :

« – Q : Avez-vous des ambitions dans le haut de gamme ?
– Christian Streiff : Oui, mais également sur un concept différent de celui dont on parle habituellement. Le haut de gamme ne signifie plus forcément de grosses voitures, il s’élargit à des véhicules plus petits. C’est ce que l’on appelle parfois le « premium » dans les gammes moyennes. Ces voitures sont notre cœur de métier. »

Pour Peugeot, cela incite le Produit et Jérome Gallix, alors éphémère Directeur du Style, à réfléchir à une ligne de produits baptisée « Urban Distinctive » qui, malgré un certain nombre de maquettes (revival 204 cabriolet, petit SUV…), ne verra finalement jamais le jour. Cela aboutira par contre au Concept RCZ, qui atteindra la série 2 ans plus tard. Pour Citroën, la réflexion va être menée dans le même sens mais en se basant majoritairement sur des projets déjà dans les tuyaux, jusqu’à créer une déclinaison de gamme curieusement baptisée DS. Même si l’explication officielle veut que cela signifie « Distinctive Series » ou « Different Spirit » (les versions variant selon les prises de parole), personne n’est dupe quant à la volonté de récupérer et se réapproprier un sigle mythique et trésor de la Marque, bien que la grande usurpation qui suivra ne fasse pas alors partie du projet -le positionnement « anti rétro » de la DS3 à son lancement revendiquant au contraire le fait de faire table rase du passé.

Après un temps assez court de conjectures sur la réutilisation de ce patronyme suite au renouvellement de son brevet, la réponse tombe début février 2009, et c’est Christian Streiff, initiateur de ce chantier, qui ne boude pas son plaisir pour jouer Mr Loyal lors de la présentation du Concept DS Inside, qui inaugure la lignée.

Février 2009, révélation par Christian Streiff lui-même de la première DS « moderne », 2 ans tout juste après avoir lancé le plan CAP 2010. Un délai raccourci grâce à l’adaptation en cours de route d’un projet déjà avancé. (source : dailymotion/@leblogauto)

DS Inside annonce à 95 % la DS3, qui était, à la base, ni plus ni moins que la remplaçante de la C2, conçue de la même manière que cette dernière, avec un soubassement technique et un intérieur communs avec la C3 dont elle dérive, et une carrosserie spécifique même si elle reprend également la face AV de la C3, contrairement à la C2. Le groupe de travail CAP 2010 l’aura « juste » réorientée en la « sur-développant » pour la « premiumiser » comme je le raconte par ailleurs, ce retravail étant (brillamment) mis en œuvre par le duo magique des années 2000 chez Citroën, Vincent Besson et Jean-Pierre Ploué.  Elle pose les fondements de ce qui sera l’identification DS dans sa première période de marque dérivée : une identité Citroën marquée à travers sa calandre chromée très présente, un lettrage Citroën sur le volet de coffre et d’autres logos secondaires disséminés, sur les cabochons de roues, les vitres… Le logo DS, très stylisé, se fait -relativement- discret en n’étant présent que sur le capot, le volet de coffre et le volant.

La DS3 reçoit un accueil enthousiaste, au point de devoir mettre en place des listes d’attente, ce qui n’était plus arrivé à une Citroën depuis la Xsara Picasso, 10 ans avant -déjà. Moderne, personnalisable : la recette semble simple mais le dosage en est pertinent, qui lui permet de se poser en vrai challenger des références établies dans ce marché, les Mini et Fiat 500, grâce aussi à une stratégie de communication inspirée et une politique de séries spéciales créative.

Les observateurs, et -surtout- les clients, vont être beaucoup plus surpris par les propositions décalées qui vont suivre. Tout d’abord la DS4 en 2010 : elle aussi adaptée d’un projet déjà en développement destiné à remplacer le Coupé C4 de première génération, et partageant donc des éléments extérieurs/intérieurs visibles avec la Berline C4 mk2 dont elle est issue, elle a été conçue comme un singulier crossover Coupé 4 portes surélevé, qui ne trouvera jamais pleinement son positionnement -ni sa clientèle. Contrairement au BMW X6 apparu 2 ans plus tôt, qui se prétend premier SUV Coupé du genre et qui est encore en train de créer son segment, la DS4 ne bénéficiera pas du statut de précurseur en n’étant ni vraiment un SUV, ni vraiment un faux coupé avec ses 4 portes mais ses vitres AR fixes. On n’était pas dans le meilleur des deux mondes et la mayonnaise n’a jamais franchement pris, même après le tour de passe-passe de la mi-vie pour proposer une version « dé-SUVisée » (démarche qui sera d’ailleurs imitée par C4 Cactus peu après). Avec 170 000 ventes sur les 8 ans de vie du modèle, ce n’est pas un échec massif si l’on prend en compte le fait qu’il s’agissait à l’origine d’une variante de la C4, mais plutôt une carrière honnête bien qu’en demi-teinte pour un des trois modèles à part entière de la gamme DS de l’époque, non sans oublier de remercier au passage les immatriculations loueurs et Constructeur.

Le dernier opus de cette première salve sera issu en 2011 du concept-car Citroën C-SportLounge de… 2005 qui, porté, voire quasi-imposé, par Bruno Moïta, le Responsable des produits futurs, deviendra en série la baroque DS5. Non seulement une nouvelle tentative (quasi suicidaire) pour investir le haut de gamme avec une berline ostensiblement bicorps, mais aussi un projet qui ne se donne pas les moyens de ses ambitions en reprenant la plate-forme de moyenne gamme qui limite l’espace intérieur et notamment celui aux places AR. Venant après la très statutaire et relativement spacieuse C6 (elle aussi un échec, bien pire, mais pour d’autres raisons), la comparaison est cruelle. Le seul coup d’éclat de la carrière de la DS5 sera d’avoir été choisie comme voiture officielle par « Moi Président de la République » François Hollande, inspirant d’ailleurs progressivement certains parallèles attristés. Naviguant malgré elle entre deux segments, elle donnera -elle aussi- toujours l’impression d’un costume trop étriqué et emprunté, comme une sorte de syndrome de l’imposteur. N’est pas Haut de gamme -ou Président de la République- qui veut… Pourtant, les prévisions au lancement étaient ambitieuses : entre 35 et 45 000 ventes/an en Europe, et 30 000/an en Chine une fois la production locale lancée ! Las, au final, il en sera produit 97 000 unités seulement en 7 ans, dont environ… 13 000 en Chine. Des prévisions consciemment -c’est ça le pire- et largement surestimées (parce qu’indispensables pour justifier et valider la mise en production du projet) qui ont débouché sur un échec commercial.

La Chine, justement, parlons-en ! C’est sans doute historiquement -avant même son émancipation- le premier péché d’orgueil de DS, celui de la Stratégie. À la fin des années 2000, c’est le nouvel eldorado des Constructeurs occidentaux, et PSA, qui y a été présent très tôt, a un appétit (sans doute trop) dévorant… Qui plus est, c’est un marché friand de hauts de gamme européens ; il vient alors naturellement l’idée d’en faire un débouché de choix pour le nouveau label premium DS. Les choses ne se font pas à moitié avec la création en 2011 d’une seconde Joint Venture, CAPSA, cette fois avec Changan, assortie de la construction d’une nouvelle usine à Shenzhen pour produire, dans un premier temps, la DS5. Pour l’anecdote, cette usine ultra-moderne était (discrètement) vantée en interne dans les années 2010 comme étant celle de tout le Groupe PSA qui avait la meilleure efficience et le meilleur niveau de qualité… On ne refuse décidément rien à l’aventure orientale : profitant de sa notoriété locale, on fait même appel à Sophie Marceau qui fait le déplacement pour le reveal de la DS5 et qui prêtera (manière de parler) ensuite son image pour trois spots pubs. Je vous laisse imaginer les cachets…

Show spectaculaire avec Sophie Marceau en guest star qui descend d’un avion, accueillie par (entre autres) Arnaud Ribault, Manager Chine DS pour encore 1 an avant de récupérer le Marketing de la Marque… Rien n’a été trop beau (ni trop cher… à la chinoise) pour célébrer en octobre 2013 le lancement de la production de la DS5 locale ! (source : dailymotion.com/@Autonews)

Sophie Marceau que l’on retrouve -en toute logique de contrat- pour la pub DS5 Chine, qui ne recule devant aucun parallèle avec l’univers aéronautique, -lointaine- inspiration de l’agencement intérieur de l’auto… (source : youtube.com/@m35a2)

… puis pour la pub et le film produit DS 6… (source : youtube.com/@m35a2)

… et on remet le couvert pour une nouvelle pub DS 5 en 2015, avec les éphémères et baroques « ambassadeurs » DS. Ces très onéreux cachets ont-ils été récompensés par des ventes massives ? La réponse est non, sans équivoque. (source : youtube.com/@m35a2)

Les ambitions en Chine sont indissociables de l’histoire de DS ; d’une part, ça a englouti d’énormes moyens financiers pour un ROI dont le négatif fait peu de doute, d’autre part cela s’est accompli au détriment de l’Europe qui aurait représenté un gisement de croissance beaucoup plus sûr même si à pente potentiellement moins prononcée. Qu’on en juge : entre la commercialisation de la DS5 fin 2011 et celle du DS 7 Crossback fin 2018, il s’est écoulé rien moins que… 7 ans sans aucun lancement dans la gamme Europe, soit l’équivalent d’un cycle de vie Produit ! Alors que, dans le même temps, on demande aux investisseurs de mettre des billes pour créer un nouveau Réseau dédié… et que trois nouveaux produits spécifiques sont lancés en Chine entre 2014 et 2016, tous voués à l’échec… (j’en reparle après)

J’ai d’ailleurs un souvenir marquant de ce trou, que dis-je, ce gouffre, dans le Plan Produit Europe au cours de mon expérience de Chef de Projet pour les stands Citroën et DS du Mondial 2016. C’était encore l’époque où le Groupe « occupait le terrain » dans le Hall 1, par tradition autant que par orgueil, sans aucune notion de ROI (ça a bien changé après…). Par principe et par habitude, une surface non négligeable (1 120 m²) avait été réservée pour DS… qui s’est retrouvé bien embarrassé pour l’occuper en l’absence de toute nouveauté Produit ! Comme il fallait bien arriver à raconter quelque chose, au fil des réunions et des litres de jus de cerveau a fini par émerger le concept de « boîte », autrement dit de stand quasi entièrement fermé (dans le respect néanmoins des normes de sécurité, ce qui ne fut pas la moindre difficulté à relever), pour essayer malgré tout de se différencier des autres marques en jouant l’immersion dans l’univers DS du « luxe à la française ».

Sur le stand DS du Mondial 2016, du storytelling, et encore du storytelling : selliers, expo photo, maquettes de style… mais pas l’ombre d’une nouveauté Produit ! Décevant pour un tel rendez-vous… Quant à « Commande Spéciale », la nouvelle offre de personnalisation « teasée » en grande pompe sur la DS 5 en tête de stand, elle finira en pétard mouillé jamais commercialisé… (collection personnelle)

De déconvenues commerciales en pertes financières, le mur de la réalité chinoise finira par rattraper DS avec la fin de l’aventure en 2019. Arrêt de la JV et vente de l’usine, quasi neuve au vu des faibles quantités produites, passés (plus ou moins sous silence par la Communication PSA) par (grosses) pertes et (aucun) profit. Le triste épilogue sera l’achat à cette même usine de la production du futur « best-seller » intercontinental DS 9. Quand ça veut pas…

Tiens, le Produit ! Le deuxième péché d’orgueil de DS qui a pensé pouvoir changer le plomb en or dans une sorte de pensée magique à laquelle le marché (donc les clients) n’a pas cru. Non, on ne transforme pas une base de Citroën -ou de Peugeot- en Audi, BMW ou Mercedes juste en le souhaitant très fort ! L’exemple d’Audi, qui inspira -surtout au début de l’indépendance « by Tavares »- le récit de la construction de DS, est à ce titre très parlant. Même si la communauté de pièces avec Volkswagen est importante, la différenciation technique (à commencer par l’historique Quattro, mais aussi les motorisations) est suffisante pour marquer le territoire premium. De plus, le Groupe VW a donné les moyens, et le temps, à la marque aux anneaux pour construire son image. Jamais DS n’a pu avoir ces atouts, devant se cantonner à mettre en avant des gadgets technologiques équipant déjà ses concurrentes allemandes aspirationnelles. Et, pour couronner le tout, sommée de devoir faire ses preuves en 10 ans maximum -si tant est que le management ayant impulsé et validé cette stratégie n’ait pas valsé d’ici là (ce qui fut le cas).

Pire, le Plan Produit DS a été erratique et assez incompréhensible dès qu’il a dû voler de ses propres ailes après les lancements de la dot Citroën, passant sous la houlette du nouveau Directeur Produit Thomas d’Haussy. Comme déjà évoqué, priorité absolue a été donnée à la Chine. Si on veut voir le verre à moitié plein, il était grand temps que PSA arrête d’y proposer des vieilleries recyclées comme il l’avait trop longtemps fait. Si on veut voir le verre à moitié vide, le coût de nouveaux produits spécifiques ne peut qu’interroger alors que dans le même temps l’offre Europe crie famine. Et le verre sera définitivement vide… Mais on ne le sait pas encore ; pour le moment on commence avec la DS 5LS, pompeusement dévoilée en 2013 au Louvre alors qu’elle ne sera jamais vendue en Europe. Une louable intention pour rattraper le coup de la DS5 dont on sent bien que les locaux ne sont pas friands, en proposant une tricorps plus dans leurs goûts. Las, avec 21 000 exemplaires, on n’atteint même pas les chiffres de la C6 Europe sur un marché sans commune mesure…

La DS 5LS, un patchwork technique de DS5 et de C4L typique des bricolages dont PSA Chine avait le secret, emballé dans un design sans aucune inspiration. À noter, première apparition de la calandre 100 % DS. (source : ancien site DS Chine)

Pendant ce temps, en Europe, le segment porteur et générateur de marges, donc où il faut être, c’est le SUV, qui explose. En (non-)conséquence, perdue dans sa logique parallèle, DS lance le sien… en Chine, avec le DS 6WR en 2014, 4 ans avant le DS 7 Crossback de taille équivalente (2 cm de différence seulement). Bien sûr, tout le monde se pose la question, d’autant que son dessin est plutôt agréable : est-il possible de l’importer en Europe ? Eh bien non, pour des raisons d’homologation (donc de conception). Et tant pis si, avec 36 000 unités (en 6 ans tout de même), DS 6 fait à son tour un flop : le Plan Produit visionnaire est lancé à pleine vitesse.

DS 6WR puis DS 6 tout court : quel que soit le nom, rien n’y fera, ça ne se vend pas. Il aurait sans doute été plus inspiré de le proposer en Europe, mais ça n’avait pas été prévu… (source : ancien site DS Chine)

Et les Réseaux européens ont beau continuer à crier famine de nouveautés, ça n’arrête pas pour autant le Produit DS qui tire la dernière cartouche de son feu d’artifice chinois en se disant qu’après tout, sur un malentendu, l’aura présumée de la jeune marque pourrait peut-être suffire à elle seule à créer le segment M1 bicorps premium chinois -rien que ça. C’est ainsi qu’est lancée en 2016 la DS 4S, version raccourcie de la DS 5LS. Je bave devant mon écran en voyant cette proposition qui m’évoque furieusement la Mercedes Classe A, avec tellement plus de charisme que notre DS 4 haute sur pattes qui a du mal à parler aux clients… En attendant, le marché local sanctionnera sans pitié cette brillante vision Marketing avec à peine plus de 3 000 unités laborieusement écoulées, ce qui en fait d’ores et déjà un collector en puissance… Au moins l’usine de Shenzhen aura-t-elle été préservée de la surchauffe depuis son lancement !

En dehors du DS 7 Crossback, peut-être la meilleure synthèse entre le style DS et le style allemand auquel ils se référaient sans vouloir l’avouer, « luxe à la française » oblige. Hélas, nous ne l’avons jamais eue en Europe…. (source : ancien site DS Chine)

Le Style DS, quant à lui, continuera à errer tel un canard sans tête, de coups de barre à droite en coups de barre à gauche, mais avec une constante : un manque certain de sobriété -d’aucuns diront de bon goût. C’est d’abord le DS 7 Crossback dont l’influence Audi est flagrante et l’inspiration classique ; c’est ensuite la DS 3 Crossback qui illustre magnifiquement comment se tirer une balle dans le pied en remplaçant un modèle qui cartonne par un style baroque (optiques AV…) et un positionnement qui ne parlent à personne ; puis viendront l’ennuyeuse DS 9 qui croit masquer sa plate-forme de 508 rallongée avec un jonc de capot chromé et des feux de position dans les montants AR pour le clin d’œil (raté) aux clignotants de la DS originelle, et la réussie DS 4 Mk2 qui ne se vendra pas pour autant et traînera toujours son défaut de conception originel, des pneus de largeur trop faible qui n’assoient pas visuellement l’auto… jusqu’à l’avant-dernière outrance en date avec la pachydermique N°8 dont la vanité vient se loger jusque dans le nom singeant la parfumerie de luxe. Et pas sûr que la dernière N°7, elle aussi très chargée stylistiquement et délibérément clivante pour son segment, fasse aussi bien que le premier opus auprès de la clientèle premium visée, plutôt conservatrice…

Il y avait pourtant d’autres pistes. J’ai encore en mémoire cette réunion de présentation des projets DS à 3/4 ans à laquelle j’ai participé à l’ADN vers 2019. Outre la future DS 4 mk 2 et un concept-car monstrueux et outrancier avec une dorsale à la Bugatti Galibier qui restera sans suite, je garde le souvenir d’une maquette pleine sur base future DS 4 (je crois) d’une sedan compacte faux coupé 4 portes, une sorte de Mercedes CLA avec des relents stylistiques d’Aston Martin, le tout emballé en DS. Coup de cœur et regrets éternels… mais visiblement, les commerçants n’y ont pas assez cru pour la réclamer !

Venons-en au dernier péché d’orgueil de DS : le Marketing, et plus particulièrement le storytelling vaniteux. En souterrain pendant la phase « Citroën », avec quelques poussées (présentation DS5 Chine), cette inclination s’est senti pousser des ailes au moment de l’arrivée de Carlos Tavares, dont une des premières décisions a été de donner son indépendance à DS, avec très concrètement les moyens, notamment financiers, qui vont avec. Côté humain, une nouvelle entité est donc créée courant 2014, avec Yves Bonnefont à sa tête. Je l’avais côtoyé de très loin, quelques années auparavant, alors qu’il était en charge à la Stratégie Groupe du projet secret « Bartholdi » qui allait donner naissance à l’éphémère alliance avec General Motors. Autant dire que sa nomination à ce poste fut une surprise. Il s’entoura de deux autres hommes-clés, Arnaud Ribault au Marketing et Eric Apode au Produit. Enhardie par la bénédiction alors inconditionnelle du vigneron portugais et grand chef à plumes, cette équipe de Direction ultra-resserrée, réunion d’egos démesurés qui seront un carburant puissant de la folie des grandeurs qui va suivre, ne tarda pas à concocter un storytelling en mode « plus c’est gros, plus ça passe » en s’appropriant plus que jamais l’exclusivité de l’héritage de la DS puis, au passage, celle de la SM, au détriment de Citroën. Le premier résultat ne se fit pas attendre avec le prétentieux film de Marque début 2015, qui amorça le pillage systématique et légitimé de la mémoire de 1955.

Je me souviens avoir été effaré au premier visionnage (interne) devant une telle récupération et une telle suffisance affichée. (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Ce premier film, qui officialisait la naissance de la Marque avec la nouvelle calandre de la Citroën DS5 rebaptisée DS 5, avait oublié toute humilité que son statut de challenger face à des marques autrement plus établies dans le Haut de gamme aurait pourtant dû lui inspirer. Extraits choisis :
« Nous sommes l’avant-garde, la première ligne, (NDLR : les « premiers de cordée » ?)
Nous sommes les éclaireurs, les pionniers,
Notre tâche est de faire avancer le monde, de l’emmener là où il ne serait jamais allé sans nous (NDLR : en Chine ?)
Nous dessinons la voie, nous traçons la voie »

Le tout largement saupoudré de visuels de DS historique pour essayer de légitimer le kilomètre zéro de cette nouvelle marque. C’était faire fi de toute considération patrimoniale et mentir éhontément en laissant croire qu’il pouvait y avoir un quelconque élément commun entre les véhicules -et les hommes- à 60 ans d’écart. C’était aussi insulter ce monument de l’Histoire automobile et ceux qui l’ont conçu, car rien du DS moderne n’est arrivé à la cheville du génie et de l’innovation de l’originelle, pour son époque. Toutefois, il y aura une justice : il semble que pas grand-monde, à commencer par les clients, n’aura été dupe de cette grossière usurpation.

Après le film, la Marque souhaite marquer le coup en organisant un baptême -bien entendu- fastueux. Ce sera la DS Week 2015, dont j’ai eu la chance d’être le Chef de Projet : un événement hors normes, par son budget (4 millions d’€, le plus important que j’aie géré – l’argent coulait à flots pour la danseuse DS de Tavares) et par sa configuration, un gros barnum (4 000 m²) monté au milieu de nulle part, enfin si, des Tuileries, qui n’est pas l’environnement le plus facile à travailler en événementiel. Il comportait deux volets : une plénière en semaine majoritairement à destination des Réseaux, à l’occasion de laquelle était notamment présentée DS 4 mi-vie en confidentialité, et une autre partie tout aussi importante d’exposition qui a jeté les bases du storytelling scénographique ultérieur avec ces références insistantes et omniprésentes à un passé annexé de force : selliers, expo photos anciennes, dessins de style d’époque… et même un mini-cinéma projetant des extraits de films où figurait la DS (la vraie). L’allusion était lourdement poussée jusqu’à reconstituer à l’entrée la corbeille de présentation du Salon de Paris 1955 avec une des plus vieilles DS encore existantes ! Cette exposition à entrée libre drainera, mine de rien, pas moins de 12 500 visiteurs sur ce week-end pourtant férié.

Un sacré projet quand on y pense, dont je suis toujours fier, même si cette contribution à une usurpation d’identité flagrante n’était pas très satisfaisante pour un « Car Guy » niveau honnêteté intellectuelle. (source : youtube.com/@ds_automobiles)

Dès l’entrée du dispositif, le storytelling faisait irruption tout en subtilité, avec une « évocation » de la corbeille de présentation de la DS au Grand Palais en 1955. (source : largus.fr)

L’intention scénographique de l’exposition avait été de re-créer, en intérieur et en toute simplicité, l’illusion d’une avenue haussmannienne. (source : largus.fr)

Un gros travail muséographique avait été fait avec maquettes, dessins de style, photos, extraits de films, documents et objets divers… (source : largus.fr)

Votre serviteur, pendant la phase de montage, dans la « DS sans portes », attraction majeure de l’exposition car accessible au public et avec un photographe attitré ! (collection personnelle)

24 mai 2015 au soir, Jardin des Tuileries : clap de fin de la DS Week !
Une vue assez singulière des DS classiques d’exposition qui repartent. On distingue, de gauche à droite :
– la DS 19 1955 de la corbeille d’entrée, une des plus anciennes encore existantes ;
– la DS 19 cabriolet Chapron 1958 ;
– la DS 21 Prestige 1972 ex-Michel Debré ;
– la DS 21 « sans portes » 1968 du Conservatoire Citroën ;
– la DS 20 Pallas 1973 du « Mentalist ».
(collection personnelle)

Cette scénographie dictera toutes les prises de parole ultérieures, à commencer par les stands de Salons où on retrouvera invariablement les mêmes marqueurs : (fausses) façades haussmanniennes, selliers, photos anciennes… un storytelling qui oublie facilement que les intérieurs cuir sont fabriqués industriellement, que le calamiteux PureTech équipe toute la gamme entre 2014 et 2022, et que l’innovation technologique de la Marque est aussi étroitement que désespérément corrélée à celle du Groupe, à savoir, le plus souvent, un voire plusieurs temps de retard sur la Concurrence, surtout premium.

Dans les années qui suivront, le ton de communication sera à l’avenant, aux antipodes de la simplicité et de la sobriété, et irradiera notamment les publicités, jusqu’à oser se réapproprier l’hymne national…

Un concentré des clichés qui nourrissent les pubs DS, entre phrases ronflantes, cartes postales de Paris et récupération de La Marseillaise… tout ça pour vendre un clone de 3008/C5 Aircross proposant un PureTech ! (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Vous reprendrez bien une louche de Marseillaise remixée avec des vrais morceaux de Présidents dedans ? (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Malgré le lancement du consensuel DS 7 Crossback puis de la navrante DS 3 Crossback, les performances commerciales ne décollent pas. Du coup, les équipes managériales valsent (un classique de l’ère Tavares) et c’est l’ex-Renault Béatrice Foucher, propulsée début 2020 à la tête de la Marque, qui se retrouve à présenter un non-événement, la DS 9 qui doit assumer, non seulement une banalité qui lui assure tout de suite l’anonymat, mais en plus une fabrication en Chine (le comble pour « le luxe à la Française » !) qui la coupe automatiquement des marchés publics et donc de l’affichage statutaire « voiture officielle » auquel avait au moins eu droit sa prédécesseuse spirituelle, la C6. D’ailleurs, la comparaison est cruelle : la C6, qualifiée d’échec, avait tout de même réussi à immatriculer plus de 23 000 voitures ; la DS 9, avec à peine plus de 7 000 unités peut être qualifiée d’accident industriel. Cette prise de parole fit date, mais pour de mauvaises raisons ; en resta en effet le souvenir d’une des pires, si ce n’est la pire, présentations de nouveau modèle, entre vide intersidéral du discours et vanité hallucinante de déconnexion avec le réel.

Présentation officielle de la DS 9. Inutile de vous infliger toute la séquence, quelques dizaines de secondes devraient suffire pour mesurer l’ampleur de la catastrophe. À la hauteur du four commercial qui suivra… (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Qui dit nouveau management ne dit hélas pas nouvelle orientation notamment Marketing. Un nouveau film de Marque sort fin 2020 et il est dans la droite ligne de l’humilité du précédent :
« Une Marque qui représente le meilleur de la France ;
Paris nous a tout appris ;
Nous imaginons des voitures qui n’existent pas encore (NDLR : encore heureux !) »

On y retrouve encore cette usurpation du passé, toujours aussi peu crédible…

« On fait tout mieux que tout le monde ! » Sauf les ventes…  (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Il faut reconnaître au Marketing DS, quels qu’en soient les acteurs, d’avoir de la suite dans les idées… Parce que franchement, faire le parallèle entre la DS de 1955 et la N°8, il fallait oser ! (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

Est-il besoin de narrer ou commenter les quelques années qui ont suivi ? DS Automobiles a végété commercialement, sans tirer parti d’une DS 4 mk2 plutôt réussie mais pâtissant d’une image falote, devant gérer en parallèle le déclin inéluctable de DS 7, l’agonie interminable de DS 3 et l’enterrement sans tambour ni trompette des ambitions chinoises délirantes. L’instabilité chronique du management à la tête de DS depuis le départ d’Yves Bonnefont conduira à remplacer Béatrice Foucher par Olivier François dès 2023, puis ce dernier par Xavier Peugeot 2 ans plus tard, qui sera lui-même écarté de cette fonction à peine plus d’un an après ! La succession à la tête de PSA, pardon « Stellantis », ayant finalement décidé, en 2026, d’abréger (si on peut dire) les souffrances de la Marque, on connaît donc maintenant, avec sa réintégration à Citroën -mais pas celle de son staff (comment faut-il l’interpréter ?)-, l’épilogue -provisoire- de l’histoire.

Curieusement, cette dernière m’évoque des analogies…

Tavares qui aurait pu hurler, à la création de DS : « Parce que c’est notre projeeeeeeeeeet !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! »
DS fonctionnant en mode start-up… « Nous sommes des entrepreneurs »…
Ce côté très descendant, très vertical… voire prétentieux… limite arrogant…
Ce parisianisme exacerbé…
Ce déni du réel, notamment des ventes qui n’ont jamais vraiment décollé…
Cette vénération du storytelling imposé…
Ces autos qui se voulaient haut de gamme mais qui « en même temps » restaient fondamentalement PSA…
Cet argent dépensé « quoi qu’il en coûte » à tous niveaux avec une efficacité discutable…
Tout ça pour en arriver à une dissolution, celle des équipes dans un premier temps…

Ça ne vous rappelle rien ?

Toute ressemblance avec une autre aventure existante et dont la page sera bientôt tournée elle aussi serait pourtant fortuite. Quoique… d’autres souvenirs de DS 7 choisies ces dernières années comme voitures présidentielles ne mettent pas bien longtemps à remonter à la surface…

Tout nouveau, tout beau ! En ce 14 mai 2017, jour de son investiture, cela vaut aussi bien pour Emmanuel Macron que pour son DS 7 Crossback de pré-série… (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

… mais 4 ans après, quand ce DS 7 Crossback, dans une transformation rallongée exclusive, est officiellement intégré au parc de l’Elysée, le prestige en est déjà plus discutable, Emmanuel Macron ayant commencé à devenir « radioactif »… (source : youtube.com/@dsfranceofficiel)

… ce qui ne s’est pas franchement arrangé (euphémisme) quand 5 ans après est réalisé le N°7 Elysée (non plus fabriqué en France mais en Italie)… Cette association est-elle vraiment bonne pour l’image de marque ? (source : youtube.com/@peugeotesposauto5214)

Concernant DS, l’avenir est on ne peut plus flou vu de l’extérieur. Le plan Produit présenté jusque-là par Antonio Filosa himself ne fait état d’aucune nouveauté à venir, ce qui est pour le moins inquiétant pour la Marque. Il serait cependant surprenant, au vu de son état d’avancement supposé, de ne pas voir aboutir le projet de remplacement de la DS 3, malgré la volatilité managériale que sa gestation a dû subir. Quant à la DS N°4 mk3, après avoir été évoquée au cours d’une conversation il y a quelques mois avec un dirigeant, ce qui semblait la confirmer, il se dit aux dernières nouvelles que son développement aurait été abandonné. De toutes façons, il y a fort à parier que tout cela pourra à nouveau évoluer suite à la réintégration de DS à Citroën, opération dont on a encore du mal à cerner les contours, surtout en pensant au positionnement « entry » de plus en plus affirmé de la Marque aux chevrons, plus tournée actuellement vers le revival de la 2CV à l’autre échelle du spectre. Dès lors, comment gérer ce grand écart sans brouiller les images de chacun ? Quelle place pour une ligne premium ? Comment préserver l’adhésion des clients au storytelling en soutien ? Et le Réseau dédié, sera-t-il conservé en l’état ?

Comment ne pas imaginer aussi que la mission assignée à Citroën pourrait être, tout simplement, celle du boa constrictor, commençant par sidérer et hypnotiser sa victime, puis l’étouffer afin « d’arrêter les frais » et accessoirement de redonner un peu d’air à Alfa Romeo voire Lancia, deux autres marques premium du même groupe qui ont une Histoire autrement plus étoffée et donc un territoire plus crédible ?

Si telle devait être l’issue, l’autopsie qui s’ensuivrait pourrait explorer ces pistes a minima : la priorité donnée à la Chine au détriment de l’Europe, le plan Produit présomptueux mais erratique, le storytelling vaniteux et égocentré. Trois péchés d’orgueil qui ont fait du « luxe à la française » un gâchis à la française. En pleine prétention à la française…

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