CE JOUR OÙ… J’AI GAGNÉ UNE FORD SIERRA COSWORTH À UN CONCOURS !
L’Automobile Magazine n°522, décembre 1989 : le jour de gloire est arrivé ! Pour qui, au demeurant ?
En fait, il n’y en a qu’un pour chercher l’objectif et prendre la lumière… je vous laisse deviner lequel ! (collection personnelle)
« (…) et, pourquoi pas, découvrir le nom du gagnant. Le vôtre ? Qui sait ? » Ainsi se concluait la présentation du Grand Jeu concours F1 1989 organisé par l’Automobile Magazine.
Forcément et volontairement accrocheur. Prémonitoire ? Eh bien pour moi… oui !
Gagner le premier prix d’un concours national, ce n’est déjà pas banal. S’il s’agit d’une voiture de rallye en tenue de ville, ça l’est encore moins. Et quand le reste de l’histoire est rocambolesque… je vous la raconte.
En ce début 1989, ma passion de l’automobile bat son plein, et celle du sport auto aussi. Endurance bien sûr (et forever !), Rallye un peu (la fin du Groupe B m’ayant laissé comme orphelin), et surtout, à cette époque, la F1 qui vit un âge d’or avec les bagarres entre Prost (mon favori), Senna, Mansell (mon deuxième favori), et tant d’autres. Quand sort, pour la première fois, le Hors Série Formule 1 de l’Automobile Magazine avant le démarrage de la saison, c’est pour moi une évidence de l’acheter. Tout comme c’est une évidence de participer au concours de pronostics qu’il propose : ça fait déjà un certain temps que je me livre à l’exercice en solo sur des feuilles A4…
C’est la grande époque, qui va durer quelques années, des concours richement dotés dans la presse auto spécialisée, qui est alors dans son âge d’or. Celui-ci promet rien moins qu’une Ford Sierra Cosworth d’une valeur de 205 200 F (57 500 € équivalent constant 2024) en premier prix, dans sa version 2RM (2 roues motrices) tricorps, deuxième itération plus civilisée de la série après la première 3 portes au célèbre aileron « queue de baleine » qui a marqué les esprits… et l’asphalte des circuits et spéciales de rallye.
Beau film Produit de la Sierra Cosworth 2RM tricorps, identique à la dotation -initiale- du concours. (source : youtube.com/@FordHeritage)
Son fonctionnement est relativement simple. Pour chacun des 14 premiers Grand Prix de la saison qui en compte alors 16, il s’agit de pronostiquer le tiercé gagnant, sachant que l’on dispose pour ce faire de 3 bulletins par GP. Après chaque GP, un tirage au sort est effectué parmi les réponses correctes pour gagner des équipements audiovisuels. A l’issue des 14 GP, on remet tous les bulletins à bon pronostic et qui n’ont pas été tirés au sort précédemment dans une urne, et on en tire 3 grands gagnants pour des voyages au GP d’Australie et… la Sierra Cosworth.
Est-ce « le Professeur » en couverture et sa science de la course qui m’a porté chance ?
Ou -plus vraisemblablement- ma pratique depuis déjà plusieurs années de faire des pronostics de F1 ? (collection personnelle)
Joueur tant que ça ne me coûte rien (au-delà des 35 F d’investissement initial), fan de F1, je me prends tout de suite au jeu. Sur les 14 GP, je trouve 3 fois le bon tiercé mais ne suis pas tiré au sort en intermédiaire. Arrive la fin de la période de jeu. J’ai donc 3 chances sur je ne sais combien (beaucoup, énormément) de remporter le jackpot. Un après-midi de début d’automne, alors que mes cours universitaires n’ont pas encore repris, je reçois dans notre maison familiale du Quercy un appel que je n’oublierai jamais. Une femme se présentant de l’Automobile Magazine (j’ai l’impression qu’elle n’est pas seule au bout du fil), qui fait mention de ma participation au concours, et souhaite me poser une dizaine de questions sur la F1, aussi bien historiques que sur la saison 1989. Pointues, voire pour certaines très pointues, les questions. Néanmoins, je fais un quasi sans faute. Passionné, je vous dis. Et donc aussi convaincant…
Même si mon interlocutrice ne m’en a pas dit plus en raccrochant, je commence à éprouver un fol espoir. Je sais que le règlement bannit les prête-noms pour éviter de fausser le jeu, et je me dis que cet appel pouvait avoir pour objet de vérifier ce point, ce qui pourrait signifier que je suis un des grands gagnants… Le suspense sera d’assez courte durée ; le lendemain ou le surlendemain, le téléphone sonne à nouveau : encore l’Automobile Magazine, pour m’annoncer cette fois que je suis en effet… le grand gagnant de la Sierra Cosworth !
Je suis sous le choc, ce qui peut se comprendre, et qui plus est je n’ai jamais été par nature très démonstratif. Mon interlocuteur a beau me demander ce que je ressens, si je suis heureux, je n’arrive pas à sortir plus qu’un « oui ! » pas plus enthousiaste que ça. Une fois raccroché, ma mère, qui était à côté, me dit d’ailleurs qu’ils avaient dû éprouver une certaine frustration au bout du fil. En fait, je ne réalise pas… et je vais mettre du temps à réaliser.
Couverture du catalogue Cosworth 2RM 1989. La couleur de communication Cosworth était censée être toujours la même (Bleu Zandvoort)
mais elle adoptait différents noms suivant les supports, et était plus grise pour la 2RM, plus bleutée pour la 4×4. (collection personnelle)
On peut être une berline -très- sportive sans pour autant sacrifier la fonctionnalité : en témoigne la mise en avant de la modularité de l’habitacle. Bizarrement (?), nulle part dans le catalogue est écrit que l’auto est une propulsion… (collection personnelle)
On est donc à l’automne 1989, j’ai 18 ans, et je m’apprête à m’inscrire à l’auto-école pour entamer les leçons de code… Ce cadeau est magnifique, mais il pose aussi beaucoup de questions. Que vais-je pouvoir en faire ? Comment l’assurer, l’entretenir, l’abreuver ? Avec quel argent ? Sans compter la réputation de faiseuses de veuves et de mères éplorées des Sierra Cosworth 2RM, difficilement compatible avec un (futur) jeune permis. Il apparaît très vite raisonnable de chercher une alternative. Et c’est là qu’entre en scène ma mère, femme au caractère bien trempé, qui n’a pas peur de défendre ses intérêts (et, par procuration, ceux de son fils), et qui va jouer un rôle d’impresario négociatrice tenace et pugnace.
Décision est prise d’exposer cette situation un peu improbable et en tout cas problématique à Ford France pour essayer de les amadouer. C’est le Directeur Marketing, Jean-Jacques B., qui sera notre interlocuteur, et qui aura la bienveillance (la faiblesse ?) de s’afficher d’abord comme réceptif à notre demande, ce dont il se mordra certainement les doigts ultérieurement. S’il est tout de suite hors de question d’échanger purement et simplement le prix contre des espèces sonnantes et trébuchantes, il se montre ouvert à un deal qui consisterait à me donner une Fiesta, plus adaptée à ma situation, et une soulte pour couvrir la différence. Grave erreur de sa part… notre pied est dans sa porte.
Son Département Juridique doit d’abord avaliser l’arrangement. En attendant, il faut solder rapidement l’affaire au niveau médiatique : la remise de clés. Je « monte » ainsi en train de nuit de mon Sud-Ouest jusqu’à la capitale, en dress-code statutaire, costumé, cravaté et mocassiné, pour la cérémonie immortalisée par le cliché qui figure en tête de ce billet. Je fais l’éphémère connaissance, pour l’occasion, d’Alain Deléan (†), PDG de Ford France, venu en représentation avant tout pour faire du relationnel avec les journalistes. Un gagnant ? Quel gagnant ? Ah, oui, c’est vrai, le type au côté duquel il faut poser pour la photo… (je parle aussi de cette rencontre ici). Il m’a été raconté plus tard que ses salariés évitaient à tout prix de devoir déjeuner avec lui à la cantine du Siège. De ma brève approche du personnage, j’ai tout lieu de croire que cette réputation n’était pas usurpée…
Au fait, le jour J, je n’ai pas encore ma voiture… C’est donc devant la voiture de fonction de Jean-Jacques B., conforme à celle que j’avais gagnée, que nous faisons la photo, d’où les guillemets accompagnant le « sa » dans le texte… Puis arrive l’heure du déjeuner, et là c’est deux salles, deux ambiances : pendant que le board Ford part avec le staff du journal, c’est le photographe François Lemeunier qui se « fait dévouer » pour que le grand gagnant ne se retrouve pas tout seul… Je me fais donc inviter dans une brasserie de Boulogne-Billancourt, ce qui me gêne quelque peu ; dans cette situation non anticipée et que je vis comme embarrassante, je mets un point d’honneur à choisir le plat le moins cher de la carte. Il se trouve que c’est un tartare de bœuf ; élevé à la base dans une famille végétarienne, je n’ai aucune idée de ce que ça peut être, en dehors du fait bien sûr que c’est carné. Quelle n’est pas ma surprise en voyant arriver cet immonde tas de viande crue, que je me force à manger par politesse mais avec profonde répugnance, et qui me marquera pour toujours au point de n’y avoir plus jamais retouché !
Le seul spot de pub (très 80’s) Sierra Cosworth 2RM sur lequel j’ai remis la main,
qui magnifie l’iconique couvre-culasse rouge, oui, comme celui de la Testarossa ! (source : youtube.com/@vntg_network)
De retour à ma base, le moins que l’on puisse dire, c’est que le Juridique de Ford France n’est pas pressé… Les semaines, puis les mois passent, en attente de réponse à la demande Fiesta + soulte. On sent notre interlocuteur du Marketing pas franchement à l’aise dans cette situation sur laquelle il n’a pas la main. Quelque temps après, presque comme un gage de sa bonne volonté, mais aussi et surtout parce que l’offre Produit a évolué entre temps, il nous annonce que finalement, si l’accord Fiesta + soulte ne se fait pas, je vais toucher la 2RM en série spéciale « Trophy » mieux équipée (cuir + clim + toit ouvrant… comme la dotation de série de la future 4×4) et au prix plus élevé (220 000 F). Mais on le challenge à nouveau… et on reperd du temps en négociations parfois tendues… jusqu’à arriver à un refus final et catégorique. Ce sera la Cosworth et point barre. Enfin… à une nuance près censée adoucir quelque peu la situation. L’histoire a en effet tellement traîné que la 2RM n’est plus au catalogue ni même en stock. Je vais donc finalement toucher une 4×4 affichée au prix de lancement de 240 000 F (65 000 € constants 2024). Par contre, il va me falloir encore patienter : nous sommes au printemps 1990 et la voiture ne sera lancée qu’au début de l’été. Pour l’anecdote, entre temps, j’ai obtenu mon permis de conduire (ce qui ne changera absolument rien à l’affaire).
Couverture et dernière de couverture du catalogue de lancement de la 4×4. (collection personnelle)
La première page intérieure faisait, à l’aide d’un astucieux calque, le parallèle entre la voiture de course et la version de série.
(collection personnelle)
Cependant, dès la page suivante, l’allusion est faite sans finesse aucune : l’autoroute est aussi son domaine. (collection personnelle)
Cosworth et 4×4 : le vif du sujet. (collection personnelle)
Les explications techniques, schémas à l’appui, comme on les aimait dans les années 80… (collection personnelle)
La Cosworth, c’était aussi l’accastillage typique de ces années-là : aileron de coffre, -belles- jantes, essuie-phares…
Efficace dans l’évocation sans être trop tapageur, à l’allemande. (collection personnelle)
En phase avec sa nouvelle vocation autoroutière, Ford avait voulu civiliser son produit, en le dotant d’attributs haut de gamme :
cuir avec Recaro à l’AV, clim, toit ouvrant… (collection personnelle)
Finalement, ma voiture, qui (je suppose) fera partie des volumes de dotation Réseau en teinte Gris Lunaire (Moonstone Blue en VO, mais aussi Bleu Zandvoort dans le catalogue, Ford n’ayant jamais bien su trancher entre gris et bleu pour cette couleur) comme celles des essais ou des spots pub, ne me sera livrée que début septembre 1990, soit presque un an après le gain du concours ! Ford, à travers son « field », en profite pour médiatiser l’occasion et fait bien les choses avec une soirée de remise de clés organisée par la Concession de Montauban, avec voiture au milieu du hall, beau buffet-petits fours, et présence du Responsable de Secteur et du correspondant local de La Dépêche du Midi qui publiera un article avec photo que j’ai malheureusement égaré depuis. Je quitte cette petite sauterie uniquement nanti de la clé puisque l’enlèvement de la voiture est prévu pour le lendemain. Je vais passer cette fin de soirée et cette nuit avec cette clé dans mes mains telle un supplice de Tantale : la raison me commande de ne pas conserver cette auto mais, sur un coup de folie, je pourrais renverser les événements et décider de la garder. Sans aucune rationalité économique ni matérielle, j’en suis bien conscient… la situation est sacrément frustrante, d’autant plus pour un passionné d’automobile. J’en profite aussi pour rêver brièvement de racheter en VO une XM ou une Série 7 E32 (déjà mon amour des Limousines) avec le produit de la vente : des hypothèses tout aussi irréalistes.
Bizarrement, Ford semble avoir assez peu capitalisé sur la Cosworth 4×4 dans ses publicités. A partir de 10’45” dans cette compilation.
Au fait, quelqu’un se souvenait de la XR6 sud-africaine ? Pas moi en tout cas… (source : youtube.com/@TheAdArchive)
Entre temps, nous nous sommes organisés. Nous avons trouvé un garage spécialisé en négoce de voitures sportives et haut de gamme, comme il s’en est créé beaucoup en ce début des années 90, situé à Moissac, près de chez nous, donc, et qui accepte de prendre l’auto en dépôt-vente. Pour qu’elle soit le plus « zéro kilomètre » possible, il est convenu d’aller l’enlever discrètement avec une remorque porte-voitures. C’est la personne qui m’accompagne et qui conduit l’attelage qui prend l’auto et fait en « off » les quelques centaines de mètres qui séparent la Concession du lieu de chargement. Je ne l’aurai ainsi jamais conduite, ce qui ne l’empêchera pas d’afficher déjà presque une centaine de kilomètres au compteur, nettement plus que la vérification réglementaire en sortie d’Usine. Curiosité ? Plaisir ? On dirait que certains les ont déjà assouvis, sans doute en W Garage…
Le seul essai de la Sierra Cosworth 4×4 à son lancement dont on retrouve trace en vidéo. Surprenant de voir le niveau d’équipement en reproche (juste pour le toit ouvrant manuel ?) alors que c’était plutôt un point fort de la voiture… (source : facebook.com/Autovintage)
Sitôt rapatriée, des annonces sont passées, dont moi dans Sport-Auto. Je suis sans doute le premier vendeur de Sierra Cosworth 4×4 VO « zéro kilomètre » en France, avec une décote correcte sur le prix pour attirer le chaland. Les choses ne tardent pas à s’accélérer. Le gérant de Classic Car, garage spécialisé en anglaises réputé à Levallois-Perret est intéressé, il achète l’auto sans en négocier le prix. C’est en tout cas ce que nous dit le garage de Moissac.
L’acheteur prend son billet de transport pour venir récupérer l’auto. Sauf que, dans la nuit qui précède sa venue… le garage est victime d’un casse ! Les voleurs repartent avec 2 voitures… dont la mienne. Elle sera retrouvée quelque temps après pas très loin par les forces de l’ordre, dépouillée de ses sièges Recaro, ses jantes, et son système audio. Bien entendu, l’achat est annulé, et, bien entendu, l’assurance du garage prend en charge la remise en état, mais ça met du temps à cause de la disponibilité des pièces. Réparée, elle finit par être remise en vente. Entre temps, la guerre du Golfe est montée en puissance. La conjoncture se tend, le marché de la voiture haut de gamme se rétracte. Ma Sierra va rester de longs mois en vente sans touche sérieuse, jusqu’à finir par conclure un deal avec la reprise d’une Corvette C4 rouge de 1984 et une petite soulte qui me permettra d’acheter ma première 205 GTI. Me voilà donc propriétaire -toujours en dépôt-vente- d’une américaine que je ne conduirai pas non plus, heureusement pas trop longtemps. Elle finit par se vendre à son tour moyennant la reprise d’une BMW 524 TD de 1984 elle aussi, très kilométrée et donc pas très chère, et surtout d’une soulte plus conséquente, qui me permettra d’acheter ma seconde 205 GTI. La BMW se revendra très facilement et au prix. L’ensemble des transactions se soldera à hauteur de 180 000 F (47 000 € constants 2024) dont j’épargnerai la majeure partie. Mais c’est surtout une saga qui se sera étalée sur plus de 2 ans et dont il est difficile, de l’extérieur, de se rendre compte des tensions et des préoccupations qu’elle a pu générer.
L’épilogue est double. Au niveau de l’Automobile Magazine, tout d’abord, qui a reconduit son Concours F1 à quatre reprises, de 1990 à 1993, toujours avec de belles dotations : Mercedes 190 Sportline, Nissan 200 SX, puis Jaguar XJ6 à deux reprises. Le règlement du jeu sera ainsi adapté dès 1990 avec un nouvel article stipulant : « Il ne sera pas possible d’obtenir la contre valeur en espèce des prix mis en jeu ou de demander leur échange contre d’autres prix ». Une sorte de « jurisprudence Taillandier »…
A mon niveau, ensuite. Outre un épisode -jusqu’à aujourd’hui- assez intime que pendant longtemps je ne raconterai, par pudeur et crainte des jalousies, qu’à des personnes proches, cette aventure restera comme un rendez-vous manqué, que j’aurai 30 ans après envie de rattraper. Mais ceci est une autre histoire… que je vous raconterai une prochaine fois.
La raison d’être de la Sierra Cosworth, c’était l’image, qui passait avant tout par la course. Ici un documentaire très intéressant
à l’occasion de la présentation Presse de la 4×4 avec Malcolm Wilson en pilote guest star. (source : youtube.com/@VHSRallies)
Et sinon, en alternative à la Cosworth, il existait une Sierra encore plus performante (et de beaucoup !), quoique nettement plus artisanale :
l’iconique VÉGA-MISSYL… (sources : facebook.com/ecopiecesauto + passion-voiture.com)