24 HEURES DU MANS 2026 : « CACHEZ CET ÉLÉPHANT QUE JE NE SAURAIS VOIR ! »

Cette image ne contient aucun éléphant ! Aucun animal n’a donc été maltraité durant le tournage de cette scène… (image générée par IA) 

Après trois éditions à se gaver de cheval cabré jusqu’à l’écœurement, 2026 se devait d’essayer d’inverser la tendance, même si ce n’était pas affiché officiellement. Quitte à provoquer de belles crises de schizophrénie chez nombre de commentateurs, finalement effacées par une course qui, bien que moyennement animée, a tenu ses promesses.

Eh bien non, contrairement à 2025, je ne vous retransmettrai pas le tableau de Balance Of Performance (BoP), pour la bonne raison que ce sujet est devenu tabou en 2026, aussi bien en WEC qu’aux 24 Heures du Mans. Pour le commun des mortels, dont moi qui ne suis pas Ingénieur, il était abscons. Pour certains initiés, il était explicatif, voire prédictif. Pour les concurrents, il était majoritairement source d’insatisfaction et, au mieux, ne suscitait pas de commentaires particuliers, de toutes façons interdits. Pour tous, il finissait par alimenter le débat et, inévitablement, la polémique.

La BoP, conçue pour lisser les performances entre solutions technologiques et entre compétiteurs, est devenue au fil des saisons l’éléphant dans la pièce, celui qui justifie, celui qui excuse, celui qui irrite. Illisible pour le plus grand nombre, elle se permet de chambouler l’équité sportive en aidant les « mauvais élèves » à se rattraper. L’inévitable revers de la médaille, c’est qu’elle en devient vite suspecte de favoritisme dans un sens ou dans un autre. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes : viser à objectiver les performances à coups de chiffres tout en prêtant le flanc au procès en subjectivité.

Il est bien connu que le linge sale ne devrait jamais être mieux lavé qu’en famille. En vertu de quoi les autorités sportives ont décidé pour la saison 2026 de cantonner la diffusion des précieuses données aux seuls concernés, sans même que l’on arrive à savoir si chaque compétiteur a accès à celles de ses concurrents. Et pour que le blackout soit total, il leur est formellement interdit de diffuser, voire même d’évoquer la moindre bribe d’information en la matière.

Donc : en 2025, les commentateurs critiquaient ouvertement la BoP, accusée d’avantager les uns au détriment des autres. En 2026, les mêmes, ou leurs semblables, n’ont plus eu que le principe même de BoP à critiquer, ce dont ils ne se sont pas privés. En 2025, les accusations de favoritisme étaient nominatives. En 2026, elles le sont tout autant, ou presque, le fondement chiffré en moins.

La schizophrénie est omniprésente. On se plaint quand ce sont toujours les mêmes qui performent. Mais on se plaint aussi quand certaines voitures manquent de constance d’une épreuve à l’autre, étant une fois en pole, en fond de grille la fois suivante. On se plaint quand les vainqueurs d’un jour se retrouvent en milieu de peloton la prochaine fois. Mais on se plaindrait tout autant que ce soient toujours les mêmes qui gagnent. On se plaint que la BoP semble avantager les LMDh au détriment des LMH. Mais il n’y a pas si longtemps, on se plaignait que les LMDh semblaient défavorisées…

C’est surtout le principe de BoP qui pose problème, tel le ver dans le fruit. Bonne nouvelle : il semble que ce soit elle qui ait permis d’attirer autant de Constructeurs grâce à l’espérance d’une distribution équitable du gâteau, aboutissant à ce nouvel « âge d’or » de l’Endurance. Mauvaise nouvelle : même si, à l’échéance de la nouvelle réglementation Hypercar annoncée pour 2030, l’objectif semble être de vouloir s’en débarrasser entre LMH et LMDh, son principe devrait subsister pour, a minima, équilibrer entre thermique et hydrogène. Et voilà que ressurgit le fantôme de l’équivalence essence/diesel des années 2000, sujette à tant de controverses…

Bref. Loin de moi l’idée de statuer sur le sujet. Tant mieux d’ailleurs ; ça n’est pas de mon ressort. Sur le principe, certes, il ne semble pas très sportif de niveler les performances par le bas pour compenser le manque de performance du fond du plateau. Mais dans la pratique, la BoP 2026, que ce soit en WEC ou aux 24 Heures, a abouti jusque-là à des courses plutôt intéressantes à suivre et assez ouvertes. Et ce même si, pour simplifier le tout, les BoP du WEC et des 24 Heures ne sont pas les mêmes…

En macro-éclairage, il semble en effet, comme prédit par certains, qu’un certain rééquilibrage ait eu lieu entre LMH (Ferrari, Toyota, Peugeot, Aston Martin) et LMDh (Alpine, BMW, Genesis, Cadillac). Oui, c’est une LMH qui a gagné, mais c’est égalité parfaite entre les deux solutions pour le Top 10. Difficile de dire a posteriori laquelle a été avantagée. Vous savez quoi ? J’ai surtout eu une pensée émue pour Porsche. Dans ce contexte réglementaire, et au vu de ses performances en 2025, la 963 aurait peut-être été l’arme ultime cette année. Nous ne le saurons jamais, mais on ne peut s’empêcher de penser que les absents ont toujours tort…

Au-delà de ces supputations, on peut faire un autre constat. Les autos qui ont été aux avant-postes ont toutes bénéficié de jokers evos pendant cette inter-saison : Toyota, Cadillac, BMW, Alpine dans une moindre mesure. Même si la réglementation est très (trop à mon sens comme je le disais déjà il y a un an) restrictive en ce qui concerne le développement technique, il est assez moral de constater dans les résultats une certaine prime au travail accompli en inter-saison.

D’ailleurs, « moral », c’est ce qui me vient en tête à l’issue de cette course. D’une part, je n’ai plus entendu d’insinuation sur la BoP à compter du départ. D’autre part, l’épreuve a été ouverte, disputée, à la régulière, sans être pliée au bout d’une heure comme il y a un an. Propre en termes d’incidents de course et de pépins de fiabilité, pas très animée du coup, pas forcément toujours captivante. Stratégique, certes, et pas toujours facile à suivre à ce niveau. Une vraie course d’Endurance, quoi. En plus d’avoir parfois des côtés de GP F1 qui dure 24 heures.

Enfin, je n’ai lu aucun commentaire, vraiment aucun, pour remettre en cause la victoire de Toyota. On sait que c’est un Constructeur tout sauf opportuniste dans cette discipline (et ailleurs), qui connaît ô combien la valeur du travail et plus encore celle d’une victoire au Mans. Avec une grosse évo de la voiture 2025, et après des qualifications studieuses et sans ostentation, ils ont livré une brillante exécution stratégique en course : ils en ont été récompensés, sans triomphalisme outrancier. Ce n’est que justice.

BMW et Cadillac sont loin d’avoir démérité. Les BMW, en plus d’avoir fait preuve d’une belle pointe de vitesse, se sont montrées enfin (à peu près) fiables, avec une exploitation au niveau de ce que l’on espérait de WRT depuis le début du programme. Certes, ils passent à côté de la victoire, mais cette seconde place est déjà une très belle récompense, leur meilleur résultat au Mans depuis leur retour en Hypercar et la confirmation de solides progrès cette saison après leur doublé à Spa. Un sérieux candidat au titre suprême en 2027 ?

Pour Cadillac, les années se suivent et se ressemblent plus ou moins. Une auto performante, qui s’est mêlée à la bagarre en tête tout au long de la course, pour finir par échouer au pied du podium. Un gros problème de fiabilité sur l’autre auto longtemps la mieux placée ; ce ne sera encore pas pour cette année, pour Sébastien… et une WTR qui a été plutôt une bonne surprise en qualifs avant de rentrer progressivement dans le rang en course. À ce stade, et à mon plus grand regret, je commence à avoir du mal à croire qu’ils finiront par gagner les 24 Heures un jour…

Je l’avoue, je pensais que les Ferrari avaient plus caché leur jeu que ça en phase préliminaire. Je les voyais même en favorites avant la course, sur leur lancée des trois dernières éditions. Avec une #83 tenante du titre qui sera restée en retrait toute la semaine, une #51 qui termine certes cinquième mais sans avoir jamais pu livrer bataille pour la victoire voire même le podium, et une #50 victime de soucis de fiabilité inhabituels, le tableau d’ensemble n’est pas folichon. « Bizarrement », et contrairement aux trois années précédentes, je n’ai entendu personne de toute la semaine suspecter un quelconque favoritisme de la BoP à leur égard. Ça repose. Ça veut dire aussi, leçon à noter pour l’avenir, que la BoP peut être considérée comme équilibrée dès lors que Ferrari n’est pas mieux classé que cinquième.

Alpine partage avec Aston Martin le trophée des espoirs déçus. Les autos étaient, ou semblaient, rapides, avec notamment une belle vmax pour les Françaises. Quant aux Aston, les divas du V12 chantant, elles m’ont rappelé la bonne vieille époque des moteurs de qualifs, vu l’écart colossal de performance entre milieu de semaine et week-end. Dans les deux cas, leur principal fait d’armes aura été de rallier l’arrivée avec les deux voitures, ce qui n’était pas gagné lors de leurs débuts. Et ce même si des alertes fiabilité peuvent contribuer à expliquer ces résultats en demi-teinte.

Le V12 des Aston LMH est conçu et construit par Cosworth. Et, comme le Port Salut, c’est marqué dessus… (collection personnelle)

Même si le résultat final ne le reflète pas forcément, je trouve, comme beaucoup, la performance de Genesis plutôt convaincante pour une première. Après des qualifications solides, au fil des ravitaillements et des stratégies décalées, l’une de leurs voitures a même pointé brièvement à la quatrième place ! Il y en a une à l’arrivée, je pense que c’est déjà une belle récompense pour tout le travail accompli, qui appelle confirmation dans les mois à venir.

Quant à Peugeot… en dehors de fêter (si l’on peut dire) leurs 100 ans au Mans et terminer avec les deux voitures (exploit partagé avec trois autres Constructeurs), leur principal fait d’armes aura été de pointer, au mieux et brièvement, dans les points en dixième place. Bien que hors du Top 10 à l’arrivée, ils se flattent de repartir finalement avec les points des neuvième et dixième places, grâce à un petit tour de passe-passe réglementaire qui exclut les Ferrari #83 et Cadillac #101 du championnat en tant que voitures « privées ». Quand, comme moi, on a connu – de l’intérieur – l’époque flamboyante des 908, c’est atterrant de les voir faire de la figuration ainsi, les autos étant nulle part du début à la fin de la semaine et le Team en pleine résignation. Le communiqué de Presse final parle, faute de mieux, de « résilience » , mais il résonne avant tout comme un hurlement d’injustice face à la BoP de l’ACO qui a relégué les 9X8 si performantes à Spa dans les marécages chronométriques du Mans. En même temps, au bout d’un moment (de non performances), la BoP a bon dos pour dédouaner une voiture mal née, qui n’a pas su, faute de moyens, s’adapter aux changements réglementaires subis à l’identique de Toyota qui, lui, a su réagir en pareille situation. Pas mal d’indices convergent pour espérer une nouvelle voiture, ou tout au moins une très grosse évo, pour 2027. Il y a urgence, sauf à abandonner purement et simplement le programme. Au Mans, et ça me fait mal de devoir le dire, la 9X8 est ni plus ni moins une merguez, l’odeur gourmande en moins…

Quelques mots de l’essaim d’abeilles des V8 Gibson du LMP2 pour signaler une belle bagarre en piste et un beau suspens. Bon, j’ai toujours autant de mal avec ce principe de formule monotype, et toujours autant de regrets des catégories C2 puis LMP2 qui garantissaient diversité voire exotisme. Dans l’attente résignée des voitures du nouveau règlement 2028, avec des craintes sur leur « expression sonore », le V6 Biturbo n’étant pas une architecture réputée pour ses vocalises…

Si vous le dites… (collection personnelle)

Le GT3 fut lui aussi animé avec de belles bagarres en tête, qui ont fini par couronner Corvette. Des autos que j’aime bien mais qui ont perdu toute personnalité sonore, à l’instar de beaucoup de concurrents dans cette catégorie, la palme allant incontestablement aux McLaren qui nous gratifient d’un souffle timide à chaque passage…

Bon, et à part ça ? C’est bien beau les voitures, mais il y a une vie à côté ! Les 24 Heures, c’est aussi 24 heures de tranche de vie, voire plus car ça commence avant. Comme nous quand nous retournons, année après année, au « Ruisseau » à Arnage, pour savourer notre pinte de bière et son accompagnement solide pour nous mettre dans l’ambiance en début de samedi après-midi en regardant passer les voitures plus exotiques (et Anglaises) les unes que les autres dans la rue principale.

Il n’y a quasiment que dans les parkings du Mans que l’on peut voir de telles brochettes. Toutes en plaques anglaises, bien sûr… (collection personnelle)

La suite passe forcément par le circuit. Et par son nouveau record d’affluence, environ 350 000 spectateurs. Autant le dire tout de suite : il n’y a que l’ACO que cela réjouit. Année après année, pour le spectateur lambda que je suis redevenu, le bord de piste est de plus en plus irrespirable. Non seulement la foule grossit, mais l’espace individuel se réduit à mesure des nouveaux aménagements, je pense particulièrement aux nouvelles tribunes de La Chapelle (hein, elles n’y étaient pas, l’an dernier ?). Heureusement, les fan zones permettent de se poser – en plus de consommer, sans doute leur principale vocation.

Le paysage des bords du circuit continue à mériter un carton rouge. Oui, entre autres, pour cette nouvelle verrue d’hôtel pour VIP qui pousse dans les S de la forêt et qui enlaidit le panorama. Tout près des défunts jardins ouvriers qui faisaient, il y a bien longtemps déjà, le charme – défunt lui aussi – du Tertre Rouge avec le petit (mais multiple) jaune de fin d’après-midi du samedi (et du dimanche midi). Tiens, d’ailleurs, une forêt, ça fait combien de temps que vous n’en avez pas vu là en dehors des images des années 60, 70 et 80 ? De manière générale, les abattages ont été massifs dans cet endroit, mais aussi à Mulsanne et Arnage. Sans que rien ou presque ne soit replanté pour compenser. Que ce soit au Tertre Rouge ou à Mulsanne, j’observe année après année des plants d’arbre sporadiques qui semblent identiques en croissance d’une année sur l’autre. Si c’était pour ça… vous auriez pu vous dispenser.

En mode nostalgie, c’était mieux avant quand il y avait des arbres au bord du circuit (ce qui n’est quasiment plus le cas dans les zones publiques, alors que l’évolution climatique rend l’ombre de plus en plus précieuse surtout pour un événement en Juin), mais aussi quand les qualifs étaient plus larges et récompensaient ceux qui savent mieux exploiter certains créneaux notamment nocturnes, et j’ai là une grosse pensée pour Stéphane Sarrazin qui nous faisait des « claquages » de pole mémorables en pleine nuit. Au lieu de ça nous avons désormais un exercice hyper formaté pour les TV, et qui a trouvé ses limites la semaine dernière. Après avoir brièvement récompensé Cadillac, le pouvoir sportif s’est déjugé pour aller retirer les médailles afin de les passer au cou de BMW. La séquence a été d’un ridicule absolu et me conforte dans mon souhait de revenir au format des qualifs « à l’ancienne ».

Je terminerai par mon introduction (qui était aussi ma conclusion) de 2025. Le resto rituel du samedi soir, que je devais renouveler. Vous savez quoi ? J’ai beau aller aux 24 Heures depuis plus de 30 ans, j’arrive encore à être surpris. Ainsi, j’ai découvert l’Auberge des Hunaudières, située en bord de piste juste avant la chicane Daytona. Un son et lumière imprenable, entre bruit des moteurs à pleine charge dans la ligne droite, et lumière des phares qui éclairent les cimes des arbres en approche ! C’est juste déconseillé pour un tête-à-tête romantique, mais pour rester dans l’ambiance de la course, y compris les périodes de « calme » sous safety-car, c’est parfait ! D’ailleurs, nos voisins de tablée ne s’y étaient pas trompés. Un groupe d’une trentaine de personnes dont certaines habillées de chemises noires et oranges floquées « McLaren hypercar team », et parmi elles… un certain Zak Brown ! Ceci alors que le Grand Prix d’Espagne F1 se tenait le même week-end. Repérage en bonne et due forme, qui témoigne du niveau d’implication du Constructeur pour préparer sa venue en 2027 !

Rendez-vous donc l’an prochain, Zak, et ne doutons pas que la BoP aura encore fait parler d’elle d’ici là !

Certes, ce n’est qu’un banal container, mais peint à ses couleurs, je trouve ça classe. (collection personnelle)

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